L’ acte [de séquestration des dirigeants d'entreprise] fait bouger les choses dans un conflit qui s’enlise.
- Anne Demellenne, Secrétaire générale de la FGTB dans le périodique Syndicats.
- Un haut fonctionnaire du ministère de l’Emploi, lors d’une réunion de conciliation pour la firme chimique Cytec alors que la direction et les représentants syndicaux étaient retenus par des travailleurs.
- Zoé Génot, en Commission des Affaires Sociales de la Chambre.
- Un associé d’un cabinet de gestion de crise pour les patrons, dans L’Echo.
Après avoir quelque peu bifurqué vers les notices wikipedia, j’en viens finalement au sujet initial : la vision des enjeux du chômage temporaire des employés pour Le Soir et La Libre Belgique.
Si vous en savez assez sur le chômage temporaire 1, vous pouvez directement aller au point 2, objet du billet.
1. Le chômage temporaire : les enjeux
A. Au centre des différences de statuts entre ouvriers et employés
L’enjeu du chômage temporaire pour les employés est en fait un concentré d’autres enjeux et de rapports de force entre syndicats et patronat concernant le statut des ouvrier et des employés2.
Officiellement, le statut d’ouvrier est rattaché à un travail constitué majoritairement de tâches manuelles, le statut d’employé à une majorité de tâches intellectuelles. En pratique, cette distinction selon le type de travail perd de sa pertinence au fil des ans : les travaux manuels nécessitent de plus en plus de maîtrise intellectuelle pour pouvoir être exercés : qu’il s’agisse de formation préparatoire ou continue ou bien d’aptitudes intellectuelles lors de la tâche : un maçon doit pouvoir comprendre un plan, un opérateur en salle de contrôle est devant un écran toute la journée.
Schématiquement, ces différences sont les suivantes :
Les ouvriers ont des délais de préavis plus courts que ceux des employés. Ils peuvent être licenciés plus rapidement (et peuvent démissionner plus facilement). Les indemnités qui leur sont versées en cas de licenciement sont donc moins élevées. Cela joue beaucoup lors des restructurations.
Les ouvriers ont des périodes d’essais plus courtes que celles des employés.
Les ouvriers connaissent peu d’évolution salariale lors de leur carrière3, tandis que les employés ont ce qu’on appelle une évolution barémique : en fonction de l’âge4 ou de l’ancienneté, leur salaire est augmenté automatiquement.
Enfin, le chômage temporaire (voir point B) n’existe pour les employés qu’en cas de force majeure. Il peut être appliqué bien plus facilement pour les ouvriers.
Depuis bientôt dix ans, les interlocuteurs sociaux, patronat et syndicats, négocient pour harmoniser ces statuts. Simple en apparence, cette harmonisation cache en réalité des volontés patronales de dévaloriser le statut d’employé, particulièrement en harmonisant vers le bas les délais de préavis en cas de licenciement. Ben oui : virer un employé à moindre coût fait partie des plus ardents désirs patronaux. Un autre objectif patronal consiste aussi à introduire le chômage temporaire pour les employés.
A mettre les travailleurs au chômage pendant une période définie et en leur versant (un petit) complément à l’allocation de chômage.
A garantir leur emploi et leur retour au travail après le retour à la normale (c’est qu’il est moins cher de reprendre un travailleur déjà formé à son outil plutôt que de financer la formation d’un débutant).
Beaucoup d’entreprises ont recours à ce système sans avoir pour autant de bonnes raisons.
Bien souvent, des entreprises mettent des ouvriers en chômage économique pour diminuer la production et maintenir ainsi des prix à la hausse. Par exemple, la vente d’engrais est faible durant l’hiver. La production sera donc diminuée pour maintenir des prix élevés. Les travailleurs sont donc les premières victimes de la politique économique de l’entreprise.
En ce qui concerne le chômage temporaire, les patrons menaçaient5 de licencier si l’on n’introduisait pas le chômage temporaire pour les employés.
Ils ont donc saisi au vol l’opportunité de la crise économique pour demander un avantage sans tenir compte des autres différences de statut.
2. Qu’en disent les médias ?
Saint Bernard Demonty versus Saint-Michel Konen
Le 30 avril paraissaient deux éditoriaux6 sur le chômage temporaire. Le premier était rédigé par Michel Konen, dans La Libre Belgique 7 le deuxième était l’œuvre de Bernard Demonty, dans Le Soir8.
Premier élément intéressant, aucun des éditorialistes ne reprend le débat dans sa globalité9. La négociation du Groupe des dix10 n’est pas abordée une seule fois.
Deuxième élément : le chômage temporaire pour les employés est la solution pour éviter les licenciements. Outil de flexibilité à “visage humain” pour Michel Konen, avancée permettant d’éviter les licenciements pour Bernard Demonty.
Mais le plus curieux est sans doute la structuration identique de ces deux éditoriaux. Tant le journaliste du Soir que celui de La Libre veulent présenter les parties en présence de manière neutre. En fait c’est eux qu’ils veulent situer eux de façon neutre11. Demonty et Konen placent donc les interlocuteurs dos à dos, que ce soit pour des enjeux économiques mais aussi politiques et donc idéologiques (Konen) ou parce que les arguments (…) des employeurs et des syndicats provoquent un désagréable sentiment d’abus de crise (Demonty).
Mais si l’on prend la peine d’aller jusqu’à leurs conclusions (j’ai dû me forcer), nos braves gardiens de la neutralité journalistique se laissent aller à leurs penchants patronaux en nous prenant par les sentiments. C’est que l’on voit pourtant, aujourd’hui déjà, des entreprises, en particulier des PME, prises à la gorge par la chute des commandes(…) (Konen) . Pendant ce temps chez Arcelor et dans des centaines de petites et grandes entreprises, les C4 n’attendent, pour partir, qu’un timbre-poste. Si les patrons et les syndicats s’entêtent, ils le colleront ensemble (Demonty). On notera les “aujourd’hui” et “pendant ce temps”, accentuant le sentiment d’urgence : si on n’instaure pas le chômage économique pour le 30 avril à midi, des milliers d’entreprises vont licencier dès 13 heures, hein! D’ailleurs Arcelor vient de passer une commande suspecte à la Poste. Que diable! notre tissu économique menace de se distendre, nos entreprises risquent de passer de vie à trépas.
Les différences, à présent. On a lu qu’au début de son éditorial Michel Konen agitait l’épouvantail de l’idéologie pour expliquer le blocage. Saint-Bernard le fait lui… à la fin. Aaah Saint-Bernard, ces bonnes vieilles questions idéologiques. Ces termes dénués de sens que sont “capitalisme”, “lutte des classes”, rapport de forces. Si au moins nous retrouvions un semblant d’harmonie, si nous privilégiions le dialogue au conflit, la relation à la compétition, le pluralisme au sectarisme, le bien commun à la lutte des classes et aux intérêts corporatistes ou identitaires12. Cela permettrait de résoudre cette crise économique surgie du néant ou d’un commandement divin aux impénétrables desseins à laquelle seule une authentique humaniste13 pourrait répondre. Si Bernard Demonty ne l’écrit pas texto, il le pense en tout cas très fort. Saint-Michel, par contre, ne s’en prive pas : la balle est dans le camp de la Ministre de l’emploi, Joëlle Milquet. Si elle réussit à faire la synthèse (…), elle aura marqué des points importants pour elle et son parti.
Une différence entre un quotidien laïc et libéral et un autre, chrétien et “humaniste”? Où ça ?
Conseil musical : le 14 mai, P.J. Harvey et John Parish étaient en concert à l’Ancienne Belgique. Voici donc Leaving California, de leur dernier album : A Woman A Man Walked By
par chômage temporaire on entend le chômage économique par manque de travail dans l’entreprise et le chômage technique; par exemple suite à la panne d’une chaîne de production [↩]
La Belgique est un des rares états européens à distinguer encore fortement les deux statuts [↩]
hors indexation des salaires et luttes pour des augmentations [↩]
les plus hauts représentants syndicaux et patronaux : composé de 2 FGTB, 2 CSC, 1 CGSLB, 1 Unizo, 1 UCM, 1 Boerenbond, 2 FEB et enfin un président (FEB, lui aussi). [↩]
A deux jours du Premier Mai 2008, le bourgmestre PS de Bruxelles, Freddy Thielemans, s’illustrait pitoyablement. Alors que des sans-papiers exerçaient leur droit de manifester, l’édile communal cautionna leur arrestation1 par la police. Pour une personne sans-papiers, sans existence légale2, franchir le pas de la clandestinité individuelle vers une manifestation collective pour obtenir des droits3 représente un acte de courage remarquable. Chaque clandestin sait qu’il s’expose de la sorte à une arrestation, à un passage vers un centre fermé et à l’expulsion. Se faire arrêter est autre chose que 12 heures de détention dans une cellule puant l’urine. Bien souvent, c’est l’assurance de revoir ses bourreaux le pied à peine posé sur le sol de son pays d’origine.
Deux jours plus tard, le bourgmestre bruxellois se faisait copieusement huer au Premier Mai FGTB de la Place Rouppe.
Crédits photos Pierre Capoue http://pierrecapoue.blogspot.com
.
Mais en ce Premier Mai, c’est plutôt un hommage que je voudrais rendre à Freddy. Socialiste dans l’âme, membre de la FGTB, affilié aux Mutualités socialistes et encarté avec difficulté au PS, il s’agit pourtant d’un autre Freddy. Mais à un an d’intervalle, il a aussi chamboulé mon Premier Mai.
J’étais aujourd’hui désappointé et déçu des diverses manifestations prévues à Bruxelles pour ce Primo Maggio. D’un côté, un Premier Mai de Lutte4 où l’organisateur principal aux louables objectifs utimes, demeure, c’est désespérément classique, ancré dans une analyse arriérée, et de la société et de sa constituante militante. De l’autre, un Premier mai des sans-papiers dont les initiateurs tiennent une analyse remarquablement juste mais qui évitent soigneusement de… revendiquer quoi que ce soit. Entre les deux, une Fédération Générale du Travail de Belgique qui préfère les concerts Place Rouppe et se refuse à comprendre que l’époque est au combat contre le capitalisme et pour les travailleurs et pas aux concerts bourgeois bohèmes.
Dès lors, autant me balader à vélo sur les chemins de halage en tentant de rejoindre Charleroi. Peut être le Premier Mai y sera-t-il plus dur.
Et me voilà parti pour le Pays noir. Sitôt Hal dépassée, les alentours du canal deviennent plus sauvages et sont paradoxalement les troublants témoins d’une histoire et d’un présent ouvriers.
Je longe les anciennes installations des Forges de Clabecq où, signe des temps, un grutier y débarrasse de la ferraille en ce jour des travailleurs. La veille, le patron de Duferco Clabecq5 annonçait un plan de réorganisation, officiellement sans licenciements secs mais avec des postes de travail en moins. On y croit, tiens.
(JP de 19h de la première radio le 30/04/2009)
Un peu plus loin, à Virginal, se profilent les papeteries Arjo-Wiggins. Elles aussi sont touchées par la crise et les travailleurs sont obligés6 de croire à une reprise. Mais à quel coût ? Attiré par les alentours de Ronquières, où là aussi on préfère se délasser le Premier Mai. Un peu par hasard finalement, musardant dans le pays à la recherche de côtes à gravir, je me retrouve à l’entrée d’Ittre, un pneu arrière crevé.
Et arrive Freddy. Pull troué de toute part, bleu de travail à la braguette ne fermant plus très bien, chaussettes noires dans des sandales usées du même ton. Il s’occupe sans doute à quelque bricole. Soixante-cinq ans, environ. Un peu rapetassé mais pas courbé sur lui-même, encore trapu. Avec un accent qu’on ne trouve que chez certains travailleurs de la région, un accent qui roule chaleureusement les “r”, qu’on sent remonter du bas de la gorge jusqu’au palais. Il me propose de l’eau fraîche, me parle des cyclistes qui s’arrêtent souvent devant chez lui après la montée. La discussion s’amorce. La pause est salutaire.
Je viens de Bruxelles et suis originaire de l’autre bout du Brabant, lui apprend-je. La géographie nous amène vite à évoquer sa région, aux confins du Brabant-Wallon. - Là-bas à Ronquières c’est le Hainaut, me dit-il et Virginal est à la limite.
- Ah les papeteries… Les travailleurs ne rigolent pas pour l’instant. Je lui avoue suivre le dossier de loin.
Lui aussi. Je vais à chaque fois au conseil communal. Je ne suis pas sur les listes, hein. Et le problème avec les papeteries c’est qu’elles ne font que du papier autocopiant7. Maintenant qu’il y a les ordinateurs c’est dépassé et ils ne se sont pas adaptés.
- Et avec les Forges en déclin, c’est toute la région trinque.
- J’y ai travaillé aux Forges. Et je suis affilié FGTB depuis 1959. chez les Métallos, hein
- J’y travaille à la FGTB, camarade.
Et de me confesser qu’il ne sait pas pour qui voter, que le PS, ça ne va pas. Après la Californie de José Happart, là. Deux jours de mission parlementaire pour prendre des vacances après. Et en Californie en plus. Il y a bien le PTB, hein, mais…
Que lui dire ?
Ben à gauche il y a d’autres petites listes. Il n’y a pas que le PTB. La LCR est dans une alliance intéressante, par exemple. Et puis, il y a le frère de Roberto D’Orazio qui se présente aussi aux élections européennes sur la liste CAP D’Orazio.
Intéressé, Freddy va y réfléchir à ces petites listes. Satisfaits, on se donne du “camarade”. Notre Premier Mai est sauvé.
Mon vélo, pas encore. On se serre la main. Il s’en va. Je m’attaque au remplacement de la chambre à air.
Retour 10 minutes plus tard.
- Tiens. Voilà une Jupiler. J’en buvais une là devant les informations et je me suis dit que je pouvais bien te donner un rafraîchissement. Et ça donne de l’énergie. (court silence) Je suis déçu, j’ai regardé le Premier Mai, là. Di Rupo avec son nœud papillon. Et à Jodoigne avec Louis Michel. Rhôô lala. Nulle part on n’a chanté l’Internationale. Sauf à un endroit.
- A Liège ?, je tente.
- A Liège. Eh, je te donne une bière qui vient de là hein! De la bière wallonne.
Je la dégoupille avec plaisir.
- Je vais regarder ça de plus près, les petites listes, c’est intéressant. Di Rupo, je n’y crois pas.
- Ben tiens, il a privatisé Belgacom
- Sans parler de la Sabena. Dans la région c’est Flahaut. Un gros cou celui-là avec un double menton. Il est partout. Ou bien Michel de Wolf, le sportif. Son affiche est toujours à côté de celle de Flahaut. Mais lui, il est quand même plus à gauche.
Et on a causé, comme ça, sans tenir compte du temps. Partageant la même aversion à l’égard des curés et porteurs de crucifix, ces vieilles ganaches ensoutanées, comme on dit à l’ULB. Parce qu’il y a étudié à Bruxelles : commençant médecine, il a finalement opté pour la physique de la métallurgie. On se resserre la pince, une fois puis deux.
- Tu seras toujours le bienvenu me dit-il en guise d’au revoir.
- Je reviendrai
J’aimerais bien l’avoir pour maïeur, Freddy.
PS :
Cher Freddy, je te transmettrai ces lignes dès que je repasse dans le coin. Je viendrai sans doute avec deux chopes, qui seront moins fraîches que les tiennes après 30 bornes à vélo. Mais c’est l’intention qui compte, comme on dit. C’est que j’ai deux choses à me faire pardonner, camarade.
D’abord, je dois t’avouer que je vote nul. Le moment n’était pas propice pour te le dire, ton casier de Jupiler y serait passé et je ne sais pas comment j’aurais évité de verser dans l’eau du canal sur le chemin du retour.
C’est que c’est dur d’expliquer sa position à quelqu’un qui a pu voir que le PS (ou plutôt le POB avait un sens) à un moment de son histoire. Rappelle-toi, nous avons aussi parlé de la grève contre la loi unique et tu as sûrement vécu une partie de la guerre scolaire et de la Question royale. Et le PC aussi avait du sens à cette époque.
Je voudrais te dire, camarade, que le suffrage universel nous a été confisqué. Que nous votons mais que nos élus appartiennent à une “élite”, les guillemets s’imposent, qui sous couvert de beaux discours et de caresses dans le sens du poil a accepté le capitalisme depuis longtemps. Et en profite. Et que les petites listes n’ont pas beaucoup d’autre ambition que de symboliser un sursaut, un mouvement protestataire. Mais pas de renverser le pouvoir en place pour le socialisme. Voilà c’est très vite dit. Mais j’espère que nous aurons l’occasion d’en recauser un jour.
Mais, camarade, quel que soit ton choix, je ne peux que le respecter. Tant au fond de toi qu’à l’extérieur, tu as le cœur à gauche et tu continueras à te battre. Moi aussi je lutterai.
A bientôt.
Enfin, j’ai l’habitude de boire de la Maes. Mais ne t’en fais pas: la Jup’ me convient très bien aussi.
PPS : je lirai Jacques Monod, et Le hasard et la nécessité
Conseil musical : Miossec, pour ce que ni lui ni moi ne voulons devenir avec On était tellement de gauche
Malgré les promesses politiques de ne pas procéder à l’arrestation de personnes exerçant leurs droits constitutionnels, http://www.mrax.be/article.php3?id_article=604 [↩]
Pour ce retour sur le blog après une trop longue interruption du serveur militant (à force de laisser traîner des gremlins à côté de la bouilloire électrique, faut pas s’étonner qu’ils bousillent le matos informatique.), pour ce retour, donc, je voudrais évoquer le système des astreintes.
1. Que se passe-t-il ?
Ces dernières semaines, de nombreux secteurs professionnels, dans toutes les régions du pays auront été touchés par des grèves : le groupe Beaulieu dans le secteur textile, Ikea et Carrefour dans la grande distribution, Cytec et UCB pour la chimie / pharmacie, et une kyrielle d’opérateurs de distribution d’électricité.
Fort bien, des travailleurs défendent leurs droits. Moins positif, ces conflits fort médiatisés ont dépassé le cadre d’une opposition travailleurs-employeurs : la justice a été appelée à la rescousse par les directions et des astreintes ont été prononcées à l’encontre des grévistes.
Le droit de grève, nous le respectons, mais à la condition qu’il n’entrave pas le droit au travail disent-elles en somme. Et de recourir aux huissiers pour faire appliquer ce prétendu1 droit au travail. Généralement, les directions passent par une requête unilatérale devant le tribunal de première instance2 et invoquent pêle-mêle leur droit à la liberté de travailler (elles, elles ne sont pas grévistes), leur droit à la propriété et aux valeurs qu’elles en tirent. Médiatiquement, les employeurs défendront plutôt le droit des non-grévistes à travailler ou des clients à faire leurs courses3. En substance, on peut faire grève mais sans gêner la bonne marche de la boutique : pas de piquet bloquant l’entrée aux non-grévistes ou entravant les livraisons, possibilité de recruter des sous-traitants pour remplacer les grévistes, etc. Toutes barrières que, pour leur part, les travailleurs grévistes utilisent pour peser économiquement sur l’entreprise et rappeler que ce sont eux les producteurs de richesse.
2. Oui mais les travailleurs non-grévistes ont “droit au travail”, quand-même ?
Oui, et non. Organisations syndicales et justice fonctionnent à deux niveaux différents, au détriment de ces premières. La justice évoque trop souvent le droit individuel à travailler, les syndicats privilégient l’aspect collectif lié à la défense des travailleurs. Ainsi, si la grève est votée en assemblée générale du personnel, parfois avec une majorité spéciale, elle devrait s’appliquer à tous, y compris à ceux qui ne veulent pas faire grève. A l’inverse, quand la grève n’est pas décidée ou que les travailleurs optent pour une reprise du travail, tous retournent au boulot, d’accord ou pas d’accord. Le constat est facile : directions et cadres supérieurs iront en justice pour pouvoir travailler et faire travailler les salariés qui le “souhaitent”. En pratique, ils veulent moins défendre le droit de leur personnel, que faire tourner leur entreprise, ne fut-ce qu’au ralenti, et continuer à engranger des rentrées financières.
3. Et on ne peut pas faire grève sans bloquer l’entreprise ?
En théorie, oui. En pratique c’est bien plus complexe. Soit 100% des travailleurs font grève, et même dans ce cas, les cadres sont réquisitionnés tandis qu’on leur adjoint des sous-traitants (ce fut le cas début octobre chez Cytec), soit ils trouvent des situations créatives qui minent la réputation de l’entreprise ou l’empêchent de tourner à plein régime : par exemple si parmi la majorité de grévistes, un service est particulièrement dur, se met complètement en grève et est difficile à remplacer. Une entreprise peut être paralysée faute de service informatique, la RTBF faute de cameramen, une raffinerie faute de personnel de contrôle. Mais ces cas sont isolés et aboutissent finalement au même résultat : priver l’exploitation de recettes en s’en privant soi-même.
Et pour rappel, la procédure de concertation sociale est telle en Belgique, qu’un conflit se traduit en grève après de très nombreuses négociations infructueuses.
4. Pourquoi autant de recours à la justice maintenant ?
La volonté de balisage du droit de grève et de recours à la justice ne datent pas d’hier. J’en trouve déjà une trace en… 19494, en plein élaboration du système de concertation sociale.
Mais d’après les auteurs ecolo-agalev d’une proposition de loi5, il faut attendre la mi-2001 pour que les astreintes soient réellement demandées.
Auparavant “simple” outil de pression, de chantage, les astreintes ne servaient qu’à forcer la décision dans un sens plutôt qu’un autre. Désormais, elles contribuent également à mettre les travailleurs sur la paille. Mille euros pour un jour de piquet lorsque l’on gagne 1500 euros net représentent une fortune.
La tendance à restreindre judiciairement un droit de grève mal défini en Belgique, si elle est bien plus ancienne que l’on ne peut le penser, connaît néanmoins une aggravation certaine.
Des cabinets spécialisés, comme le cabinet Claeys et Engels, proposent aux employeurs de les débarrasser rapidement de ces importuns (voir cet article très intéressant de Marco van Hees, paru dans Solidaire ). Des astreintes sont demandées avant-même qu’une action ait lieu (donc sans acte concret), comme chez Carrefour, etc. Les montants demandés sont disproportionnés. Il est certain que les négociations qui ont commencé lundi en vue de rechercher un accord interprofessionnel6 ont amené le patronat à mettre la pression sur les travailleurs et à les décourager de faire grève au mois de décembre en cas d’échec momentané ou définitif des négociations. Les astreintes “proactives” ne sont donc que le reflet de l’attaque précoce des employeurs.
5. Réaction dans les milieux syndicaux.
Au-delà des protestations de la hiérarchie syndicale, et au-delà des ficelles juridiques pour s’opposer aux huissiers aux astreintes, d’autres mesures sont envisagées. Je voudrais vous en évoquer une en particulier. Un appel à signatures a été émis à l’initiative des délégations syndicales de la raffinerie Total et de l’entreprise Agfa-Gevaert, à Anvers. Une énième pétition, c’est sûr. Vous pouvez la signer à titre individuel mais également en tant que délégation syndicale (150 ont déjà signé). Et c’est sans doute là que se situe l’intérêt du projet : les délégations signataires pourraient par la suite entrer en contact et réagir de concert si un huissier venait à pointer le bout de son nez dès la prochaine grève. Ce n’est pas une garantie, mais sait-on jamais…
Le droit au travail est avant tout destiné à procurer le droit à tous de travailler ainsi qu’à bénéficier d’une couverture financière, le chômage, si ce n’est pas le cas Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage (art. 21 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme). [↩]
quelques explications sur la structure et la procédure juridiques ici en note de bas de page [↩]
Voir par exemple ce qu’en dit le porte-parole de Carrefour “Waneer klanten en werknemers verhinderd worden de winkel binnen te gaan, moeten we ingrijpen”; soit “quand des clients ou des travailleurs sont empêchés d’entrer dans le magasin, nous devons intervenir”. Het Laatste Nieuws, “Personeel Ikea en Carrefour staakt”12/11/2008 [↩]
P. SEGHERS, “Législation sociale. Projet de lois sur la suspension du contrat de louage en cas de grève”, Bulletin Social des Industriels, n° 156, avril 1949, p.168 [↩]
càd un accord entre syndicats et patronat, valable pour toutes les entreprises du pays durant deux ans, qui définit notamment, côté syndical des augmentations salariales, des droits à la formation, les conditions de pré-pension, etc., mais aussi, coté patronal des diminutions de cotisations pour les entreprises, des systèmes d’indexation des salaires défavorables, etc. [↩]
On l’entend trop souvent, les cotisations sociales patronales, les “charges” qui “pèsent” tant sur l’entreprise comme disent nos bourreaux du travail, sont trop élevées.
La Belgique serait un des pays ou l’impôt sur les sociétés serait le plus élevé au monde, etc. etc.
Pourtant, les organisations patronales se sont bien débrouillées pour gagner plus que ce qu’elles ne donnent. C’est le cas dans un mode de travail de plus en plus courant : le travail en équipes.
Je vais essayer d’être synthétique
1. Le travail en équipe est défini (officiellement) comme suit:
• travail au minimum avec 2 équipes comprenant au moins 2 travailleurs;
• qui font le même travail tant au niveau du contenu qu’au niveau de l’étendue;
• qui se succèdent dans le courant de la journée sans qu’il y ait d’interruption entre les équipes successives et;
• sans que le chevauchement n’excède un quart de leurs tâches journalières.
Le travail de nuit est le travail effectué entre 20 heures et 6 heures, sauf si le travailleur effectue uniquement des prestations entre 6 heures et 24 heures ou si le travailleur commence habituellement à travailler à partir de 5 heures.
En pratique, c’est un travail souvent pénible aux horaires variables et décalés (04-midi, par exemple). Pour ces contraintes, le travailleur bénéficie d’une prime d’équipe au montant rarement mirobolant.
2. Les augmentations de salaire direct pour les travailleurs, index compris bien entendu, ont été fixées à 5% pour 2007-2008. Il s’agit de la norme salariale indicative. “Indicative”, elle n’en est pas moins respectée dans nombre de situations. Et vu l’augmentation de certaines denrées, l’inflation sera sans doute forte et donc les augmentations salariales réelles d’autant plus limitées (2% d’index + 2% + 2% =6% => pas d’augmentation salariale directe parce qu’on est déjà au-dessus de la norme indicative*).
3. Pour des raisons de soutien à l’industrie automobile en Belgique, les patrons (avec le soutien discret de certaine centrale syndicale) ont obtenu une réduction des cotisations sociales de 10,7% pour le travail en équipes.
Donc :
Premier jackpot : les patrons gagnent de l’argent avec des travailleurs en équipes et ce, sans rien faire. Augmentés de maximum 5% sur deux ans (soit 2,5% par an), ceux-ci généreront une économie de 10,7% par an (sur la cotisation patronale**, évidemment. Pas sur la totalité du salaire).
Deuxième jackpot : l’économie est telle que que le travail en équipe et la prime qui y est liée coûte désormais moins cher, voire nettement moins cher*** dans certains secteurs que “le travail de jour” soit le travail exercé à horaires réguliers et diurnes
Troisième jackpot : la définition du travail d’équipe est relativement brève. Un patron avec un service de GRH bien organisé pourra placer nombre de ses ouvriers ou employés sous régime équipe (moyennant une misérable prime). Par exemple, il est tout à fait envisageable d’instaurer une “garde informatique” d’une entreprise en système de travail d’équipe. C’est d’autant plus facile et c’est là que le troisième bonus intervient, que la réduction de 10,7% est calculée mensuellement (sur base de la rémunération mensuelle brute du travailleur) mais que l’on peut en bénéficier dès l’organisation d’un jour de travail d’équipe. Reprenons la garde informatique : Paulo et Kevin assurent 8 heures de garde de 00h à 08h, Peter et Cynthia de 16h à minuit, sachant que durant la journée il n’y a pas besoin. Ils ne font cela qu’un jour par mois et coûtent 10,7% de moins pour tout un mois. histoire de rentabiliser les autres travailleurs, on leur affecte aussi un jour de garde et tout le personnel y passe. L’employeur pourra même leur faire un petit chèque cadeau à la fin de l’année, ses sujets ne sauront même pas qu’ils lui auront rapporté beaucoup plus.
Une dernière pour la route : on évoque la possibilité de monter la réduction à 16%…
NB : ne vous en faites pas pour les sources, elles arriveront tout bientôt
<EDIT> Voici donc les références (quasi toutes en néerlandais):
Tijd :
- “Straks doen we allemaal de nacht”, 17/10/07
- “Het cobra-effect”, 17/10/07
- “Agoria vraagt hogere korting ploegenarbeid”, 18/10/07 De Morgen :
-”Belgische arbeider is op één na duurste”, 18/10/07
Het Laatste Nieuws :
- “Belgische arbeiders op één na duurste van Europa”, 18/10/07
L’Echo : une brève de 105 mots en date du 18/10
</EDIT>
* un peu de linguistique politique : les patrons abrègent la “norme salariale indicative”, en “norme salariale”, les syndicats en “norme indicative”. Autant on sait, le terme étant utilisé dans un contexte particulier, que l’on évoque les salaires autant ôter “indicative” tend à faire de cette norme une obligation
** pour plus d’infos sur le calcul de la cotisation patronale : voyez ce lien.
*** 3,5% d’économie par tête de pipe dans une boîte de 200 travailleurs à 2000€ bruts du mois, ça fait 14.000€ d’économie mensuels
Conseils musicaux :
L’approprié Canned Heat avec Let’s work together
Et puis The Knife, groupe minimaliste suédois flirtant avec les glauques années 80 : Forest Families
1. Certains* le savent, je ne suis pas un chaud partisan des tentatives coopératives dans un environnement capitaliste (oui ça commence dur, hein ). Non pas que les coopérations soient mauvaises en soi (loin de là) mais bien parce qu’elles donnent l’illusion, je caricature, qu’une simple tache d’huile coopérative, alliée au bon sens des consommateurs (la locution elle-même montre bien l’impasse de la proposition) pourrait mettre fin, petit à petit, à la folie du marché. On produirait dans le respect du code du travail et pour évoquer la nouvelle tendance “post trou dans la couche d’ozone”, en respectant l’environnement. Ne soyons pas stupides : face au réalisme du prix, “l’éthique**” sera la première à flancher et avec elle les conditions de travail ou de production écologique, bijvoorbeeld.
Bref, si une coopérative peut donner satisfaction à ses fondateurs, à quelques consciences de consommateur-usager, à quelques travailleurs, elle est à plus long terme vouée, soit à s’adapter aux “lois” concurrentielles, soit à disparaître.
2. Néanmoins, une union de plusieurs associations : FGTB, Centrale générale des Syndicats libéraux de Belgique, Mouvement Ouvrier Chrétien, CSC, Femmes Prévoyantes socialistes, CSC, Mutualités socialistes, bref tout ce que la Belgique compte comme symboles et plus que symboles de la pilarisation; une union de plusieurs associations, donc a vu le jour pour créer une coopérative ou plutôt une centrale d’achats énergétique nommée Power4you (voir aussi l’article dans Syndicats). Et ce, au moment où la campagne pour les présidentielles du SP.a voit l’émergence d’un outsider en faveur de la (re-)nationalisation d’Electrabel (faire et défaire, hein. Ik heb geen ander komentaar).
But avoué de cette coopérative également gérée en partie par le CRIOC : tout en respectant les normes de l’Organisation Internationale du Travail (elles sont minimes) et en produisant de l’énergie 100% verte : être moins cher qu’Electrabel.
Il est à noter que l’augmentation des tarifs énergétiques à tendance à réduire à néant les maigres augmentations salariales, les mécanismes d’index étant tronqués depuis une bonne dizaine d’années (index santé + poids sous-estimé de l’énergie dans les dépenses d’un ménage pour le calcul de l’index***). Cela explique entre autres la participation des syndicats au projet
Ma question : vous en pensez quoi de cette initiative?
Sachant encore que :
- le taux de syndicalisation s’élève à 60% de la population active en Belgique et que l’appartenance à une mutuelle est à peu près obligatoire. Cela confère une clientèle potentielle à Power 4 you pouvant la placer en situation de monopole; ce qui est loin d’être théoriquement inintéressant
- il est clair que pour les organisations syndicales, (au-delà de toute volonté idéologique de leur part), tout en évitant la concurrence entre elles, elles susciteront aussi un intérêt auprès des non-syndiqués qui récuperaient très facilement leur… investissement.
** Sans parler du fait que dans un système capitaliste il pourrait donc y avoir une production éthique, et donc acceptable, et une autre qui ne le serait pas. Le terme éthique appliqué à certaines niches économiques me déplaît fortement. Mais en même temps il montre à l’envi que le marché est globalement néfaste, ce qui est déjà pas mal. Moi je veux enlever le “globalement”, c’est tout. Le premier qui pense à Georges Marchais a perdu, hein .
*** oui, oui, oui, c’est l’influence de mon nouveau job.
Conseil musical. Un morceau qui a fortement marqué ma jeunesse et m’a orienté vers l’écoute du rap dès mon plus jeune âge.